BANVILLE, GAÉTAN, ou Une vie, un métier

Portrait de Gaétan Banville

« Ce qui fait le bonheur des hommes, c’est d’aimer à faire ce qu’ils ont à faire »

(Helvétius).

Le Rimouskois Gaétan Banville accorde et répare des pianos depuis plus de 47 ans et compte bien le faire aussi longtemps qu’il le pourra. Rares sont les gens dont la vie se résume presque à un métier. Penchons-nous sur le cas de Gaétan et commençons… par le début.

Saint-Narcisse

Le 31 octobre 1948, un treizième enfant, Gaétan, fait son apparition dans la famille Banville de Saint-Narcisse, près de Rimouski. Une fille naîtra un an plus tard, dernier rejeton de cette famille nombreuse, typique du Québec de cette époque. Le père, cultivateur, possède une petite ferme, mais la terre y est « rocheuse et peu fertile », comme l’écrira Gilbert Banville, cousin de Gaétan. Voilà pourquoi le père doit durant l’hiver se faire bûcheron pour accroître son maigre revenu.

Glaucome

Un problème de glaucome fait que Gaétan est quasi aveugle à sa naissance, seul handicapé de la famille. La chose s’expliquerait par le fait que sa mère aurait eu la rubéole alors qu’elle était enceinte de lui. Cette histoire de rubéole en rappelle une autre, celle de Pierre St-Onge (voir sa biographie). Gaétan perdra sa mère avant d’avoir 3 ans.

Frère et soeur

Il dira plus tard ne pas avoir été surprotégé par les siens. Quand le soleil se fait timide, Gaétan n’a pas à craindre les maux de tête et en profite pour jouer à l’extérieur avec la benjamine de la famille. À ses côtés, il se sent à l’aise pour marcher ou courir partout sur la ferme. Entre ses cinq soeurs, c’est en effet à la plus jeune qu’il s’attache au point de la considérer comme sa jumelle. Il se rend utile en transportant du bois de chauffage dans la maison. Une fois devenu adolescent, il traira les quatre vaches que compte la ferme et aidera à fouler le foin, n’hésitant pas à se montrer parfois un peu téméraire.

Premier pensionnat

Gaétan ne voyant pas grand-chose, en fait il sera complètement aveugle avant ses 10 ans, son père fait des démarches afin de trouver une école pouvant l’accueillir. C’est ainsi que Gaétan est inscrit en 1956 à l’Institut Nazareth de Montréal. À presque 8 ans, le voilà pensionnaire dans une grosse bâtisse où s’activent des religieuses à la mine sévère. Durant les quatre ans qu’il vit à l’Institut, Gaétan retourne à Saint-Narcisse seulement l’été. Il passe donc quatre Noëls loin de chez lui, son père ne pouvant lui payer le voyage jusqu’à la ferme.

Il affirmera avoir mis deux ans à s’habituer à la vie quelque peu austère du pensionnat et souffert d’un manque de liberté. Il s’ennuie évidemment de sa famille, de sa petite soeur en particulier.

Alors il s’applique à observer les règlements, notamment celui qui oblige les pensionnaires à vider leur assiette même s’ils n’aiment pas ce qu’ils mangent. Gaétan essaie d’oublier qu’il y a un village nommé Saint-Narcisse, loin de Montréal, autrement dit au bout du monde. Il étudie sagement le braille et manifeste beaucoup d’intérêt pour les mathématiques.

En 2ième année, il commence à apprendre le piano. Ce n’est pas du tout une révélation. En réalité il préfère le solfège à la pratique même du piano. Il consacrera pourtant à cet instrument une bonne partie de sa vie, mais il l’ignore encore. Entre-temps, il faut bien vivre le quotidien avec ses hauts et ses bas. Plus de cinquante ans après, Gaétan parlera, tout ému, de ce matin où, agenouillé devant sa chaise, il participe à la récitation du chapelet et entend les cris d’un garçonnet battu par une religieuse parce qu’il a fait pipi au lit. Ce souvenir le hante toujours.

Deuxième pensionnat

Pour sa 5ième année, Gaétan se retrouve en 1960 à l’Institut Louis-Braille, rue Beauregard à Longueuil, fréquenté uniquement par des garçons et dirigé par les Clercs de Saint-Viateur. L’atmosphère y est plus détendue qu’à Nazareth. En plus des mathématiques, Gaétan a un faible pour la géographie et s’amuse à promener ses doigts sur de grosses cartes en relief. Il poursuit par ailleurs ses cours de piano et, grâce à une professeure, en tire davantage de plaisir qu’à Nazareth.

Canne blanche

À 15 ans, il souhaite tout naturellement agrandir son univers et explorer avec ses amis les alentours de l’Institut. On lui donne alors une canne blanche de 36 pouces, pas un pouce de plus, et un élève plus vieux lui montre comment s’en servir dans les rues de Longueuil. Un jour, un ami le met au défi de prendre seul l’autobus et de le retrouver à la Gare Centrale de Montréal, un endroit où un jeune homme aveugle, nouvellement initié à l’art de se déplacer avec une canne, doit composer avec maints obstacles : Gaétan y parvient sain et sauf, et n’en est pas peu fier! Il restera fidèle à la canne.

Apprentissage d’un métier

C’est à peu près au même moment qu’il découvre l’accordage de piano qui a valu à l’Institut Louis-Braille une certaine réputation. On peut donc gagner sa vie avec le piano sans être pour cela un pianiste professionnel. Bien qu’il ne possède pas ce qu’on appelle l’oreille absolue, Gaétan a quand même développé depuis Nazareth une bonne oreille musicale, un art en soi, selon lui. Plus tard, il déclarera que son handicap visuel a constitué un atout dans l’exercice de son métier. Parce qu’il se montre débrouillard, ses amis l’encouragent à s’orienter dans cette direction. Parallèlement à ses études secondaires, il reçoit donc pendant ses 9ième, 10ième et 11ième années une formation d’accordeur dont il apprécie surtout l’aspect manuel. « Ça m’est tombé dans l’oreille », dira-t-il en riant, mais ajoutera aussitôt avoir dû travailler fort pour réussir sa formation. Il termine sa 11ième année et est reconnu en 1967 accordeur de piano par le ministère des Affaires sociales du Québec.

Gaétan Banville, accordeur

Gaétan déménage à Rimouski avec son père et sa jeune soeur. À Rimouski, oui, parce que la ferme a été vendue. Durant deux ans, il tient un atelier de réparations où il travaille fort et acquiert une solide expérience.

Puis, à l’invitation d’un vieil accordeur de Bonaventure très connu dans la région, Gaétan va faire pendant quelque temps le tour de la Gaspésie en compagnie de son père qui lui sert de chauffeur. S’ils partent pour une semaine ou plus, père et fils dorment dans des hôtels, des presbytères, etc. Gaétan commence ainsi à gagner sa vie et à se faire un nom dans l’accordage et la réparation. Il arrive que des clients hésitent à confier leur piano à une personne aveugle, comme si celle-ci ne pouvait accomplir cette tâche parce qu’elle ne voit pas. Le savoir-faire de Gaétan viendra à bout des sceptiques.

L’homme à la canne blanche

Il concentre ensuite ses activités à Rimouski dont il finit par connaître assez bien les rues pour aller quelquefois à pied chez ses clients. Il le fait bien sûr avec sa canne blanche. Au début, les gens qu’il croise ne savent pas toujours comment se comporter avec lui et font preuve de maladresse, par exemple devant un feu de circulation. Ignorance plus que manque de bonne volonté. Les personnes aveugles qui s’affichent ainsi dans les années 60 ne sont pas légion. Suivant la distance à parcourir, Gaétan doit à l’occasion accepter de perdre des contrats, faute de pouvoir se rendre sur place, un problème qui disparaîtra plus tard avec la création du transport adapté.

Côte-Nord

La dextérité dont Gaétan fait preuve dans la pratique de son métier lui vaut d’être connu des deux côtés du fleuve. Aussi est-il souvent amené à prendre seul le traversier de Matane pour des séjours de deux ou trois semaines sur la Côte-Nord. Une fois rendu à Godbout ou Baie-Comeau, un autobus ou un taxi l’amène chez ses clients. Au lieu de passer la nuit dans des hôtels, il essaie plutôt de loger dans des pensions, plus économiques.

Sensibilisation

Gaétan avouera que les passagers du traversier lui venaient davantage en aide que les employés eux-mêmes. Mais ces derniers allaient être dans les années 80 sensibilisés par leur employeur aux différents handicaps pouvant toucher les passagers. Nous pouvons penser que la présence répétée de Gaétan à bord du navire a éveillé quelques consciences à une autre réalité, celle d’une personne aveugle qui tente de gagner sa vie en dépit des obstacles posés sur sa route.

Selon Gilbert Banville, Gaétan est un homme opiniâtre qui « ne recule pas devant les difficultés ». Pour lui, c’est « un exemple de courage joyeux pour les gens qui ont peine à assumer leurs propres limites ».

Juliette

En 1981, lors d’un voyage sur la Côte-Nord, il fait la connaissance d’une certaine Juliette, mère d’une famille monoparentale, qui déménage à Rimouski trois ans plus tard pour se rapprocher de son Roméo. Ses enfants volant de leurs propres ailes, Juliette s’installe en 1991 chez Gaétan. Ils vivent toujours sous le même toit.

Militantisme

Si Gaétan ne passe pas inaperçu quand il marche avec sa canne blanche dans les rues de Rimouski à la fin des années 60, il n’en est pas pour autant la seule personne handicapée de la ville. Avec le temps, il va rencontrer des gens vivant avec d’autres handicaps que le sien. Constatant alors que leur quotidien est aussi semé d’embûches, il collabore à la fondation vers 1975 d’un organisme dont le nom seul constitue tout un programme: « Les Assoiffés de vivre ». Ses membres vont exiger qu’il y ait dans les HLM des logements accessibles pour les personnes se déplaçant en fauteuil roulant. À force de cogner aux portes des décideurs, l’organisme fait avancer les choses en matière d’accessibilité.

Avant les Assoiffés, dira Gaétan, il n’y avait tout simplement rien d’accessible à Rimouski. Il estime que la situation des personnes handicapées s’est grandement améliorée depuis 1975 avec, notamment, l’avènement du transport adapté.

En 1989, le milieu de la déficience visuelle de la région se mobilise et met sur pied l’Association des personnes handicapées visuelles du Bas Saint-Laurent où sont inscrites en 2014 plus de 180 personnes. Gaétan siège au conseil d’administration de l’organisme depuis 1991 et en assume la présidence depuis juin 2012. Une telle longévité dans le conseil d’administration d’un organisme communautaire est chose rare et vaut d’être soulignée.

Retraite et relève

Gaétan Banville accorde et répare des pianos depuis 47 ans : plus de 9000 pianos à son actif ! Voilà un homme qui « accorde des pianos pour que d’autres fassent de la musique », qui « consacre sa vie à créer de l’ordre pour permettre à d’autres de créer de la beauté »1. Songe-t-il à la retraite ? Oui, il la prendra peut-être quand il sera septuagénaire. Il n’est pas pressé du tout de quitter un métier qu’il pratique toujours avec plaisir. Il a toutefois diminué ses activités. Il ne voyage plus très loin; ainsi, il n’accepte plus de contrats sur la Côte-Nord ou au Nouveau-Brunswick. Il appartient à cette génération d’accordeurs formés à l’Institut Louis-Braille et qui s’apprêtent à se retirer ou qui sont déjà disparus, comme son ami Rolland Gagnon.

Gaétan déplore le fait que la formation d’accordeur ne se donne plus au Québec alors qu’elle est offerte aux États-Unis. Les accordeurs aveugles seraient, à son avis, habilités à former une relève. Mais celle-ci semble se trouver désormais chez les personnes voyantes qui disposent d’une technologie plus sophistiquée.

Technique et mécanique

Faisons une courte incursion dans le quotidien d’un accordeur aveugle comme Gaétan et recourons à son vocabulaire. Où qu’il aille, Gaétan apporte avec lui, entre autres outils, un diapason et une clé d’accord. Il peut ainsi diviser les tons et les demi-tons égaux avec les quartes et les quintes. Si les tierces et les sixtes sont belles et graduelles de haut en bas et que la vitesse des vibrations est de plus en plus rapide, les quartes et les quintes sont bonnes. Gaétan doit se concentrer énormément pour savoir si elles sont bien justes. C’est ici qu’est mise à l’épreuve la qualité d’écoute de l’accordeur.

Un piano comptant trois cordes pour une note, Gaétan doit étouffer le son des cordes qu’on ne veut pas entendre. Pour cela, il cherche d’abord à accorder celle du milieu, puis celle-ci avec les deux autres, autrement dit les mettre à l’unisson en enlevant peu à peu le feutre qui les relie.

Pour Gaétan, accorder un piano va de soi pour une personne aveugle. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’il faut réparer l’instrument? Qu’à cela ne tienne : Gaétan accomplit cette besogne aussi, plus mécanique celle-là : changer le chevalet de base s’il est fendu, changer les marteaux ou les feutres, remplacer une corde, etc. À l’occasion, Gaétan va jusqu’à démonter un piano de a à z pour le remettre ensuite à neuf et il accomplit seul les différentes étapes sans se tromper. Il a le plan dans la tête comme s’il le voyait.

« Essayez de savoir, déclare Gilbert Banville, si un Steinway a un secret pour lui; il n’est pas une pièce qu’il ne connaisse par son nom. »

L’opération la plus délicate consiste à appliquer de la colle sur certaines pièces, par exemple le chevalet, qu’il faut ensuite laisser sécher, ce qui peut prendre des heures. Coller ou recoller une pièce est l’un des menus travaux exécutés par Juliette, sa compagne.

Loisirs

Entre deux contrats au Conservatoire de musique de Rimouski ou à l’École de musique du Bas-Saint-Laurent, Gaétan fait de la bicyclette, du ski de fond ou même du traîneau à chiens. Il se livre aussi à une activité en apparence surprenante chez une personne aveugle, l’ébénisterie. Surprenante peut-être mais praticable puisque nous la retrouvons chez Stéphane Doyon (voir sa biographie).

Gaétan se protège les doigts avec des guides qu’il achète ou se fabrique et en observant de rigoureuses manoeuvres sécuritaires. Comment se débrouille le principal intéressé? Son cousin Gilbert affirme: « Je l’ai vu manier aussi bien l’ordinateur que les perceuses, le marteau, le tournevis et les outils manuels électriques. Il s’est fabriqué lui-même un mobilier de cuisine. » Très habile de ses mains, monsieur Banville, mais cela, nous le savions déjà.

À l’écoute

Gaétan aime bien parfois se plonger dans la lecture ou plutôt, devrions-nous dire, l’écoute d’un roman historique qui, tout en le distrayant, lui en apprend un peu plus sur le Québec d’hier. Un homme passionné par la « mécanique du son », habitué à ausculter des pianos malades écoute-t-il un livre sonore avec la même attention inquiète ? Accepte-t-il plutôt de se laisser distraire par tous les sons de la vie qui bat autour de lui, ces mille petits bruits qui tissent la trame des jours ?

Note

  1. Mason, Daniel, L’accordeur de piano, 2003.

Attention !

En terminant cette biographie, nous vous offrons une galerie de photos. Elle s’adresse aux parfaits voyants, aux semi-voyants, aux personnes conservant une vision modeste et aux aveugles. Il est un peu complexe de concevoir une galerie de photos pour une telle démographie. Voici donc le mode d’emploi :

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